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Ma mère et Edward Saïd

mardi 1er décembre 2009, par Michel Gironde

"Ma mère et Edward Saïd" //

Ma mère, une Malgache mahafaly du sud-est de la Grande Île, a suivi mon père, ex-commissaire de police de l’administration coloniale malgache, à La Réunion, à l’âge de seize ans. Elle y a appris sur le tas le créole et le français, et aussi à vivre (composer ?) avec la culture réunionnaise qui, malgré ses qualités de syncrétisme, n’est pas exempte d’ostracisme. Dix-huit ans plus tard, elle a suivi mon beau-père stéphanois dans sa région qui, non connu pour ses qualités de syncrétisme, exprime ouvertement son ostracisme, surtout envers les personnes comme ma mère qui, visiblement, sont étrangères (elle est noire) et ne possèdent pas la « distinction » naturelle de ceux qui, dans le regard des gens du commun, ont un haut niveau d’études (ingénieurs, médecins…) et/ou un poste de notable (directeurs, notaires, professeurs…) : c’est qu’elle vient d’une famille pauvre et n’est jamais allée à l’école.

Depuis quarante-cinq ans, elle a eu le temps d’entendre égrener un chapelet interminable de discours sur Madagascar, que ses interlocuteurs lui proposaient, ou plutôt lui imposaient. De la bouche de mon père : « Les Malgaches sont fainéants et ne pensent pas à l’avenir. » De la bouche de la famille : « Qu’est-ce que c’est beau, Madagascar, mais qu’est-ce que c’est pauvre ! C’est dommage, quand même, avec ce que les Français avaient fait ! » De la bouche d’ « amis » : « Tu as de la chance d’avoir pu venir en France, tu as tout ici, en plus, tu as épousé un pharmacien, c’est vraiment bien ! » Si 1960 a vu la fin de la colonisation française à Madagascar, la colonisation des mentalités s’est, quant à elle, poursuivie jusqu’à maintenant, de la persistance des stéréotypes jusqu’à la croyance réitérée en la supériorité d’une civilisation (blanche) sur une autre (noire) – sans le dire aussi directement, bien entendu, car personne n’est raciste, cela non !

Un jour, elle en eut assez. Face à un énième discours ethno-historique professé depuis une chaire imaginaire – « Madagascar aux dix-huit ethnies dont les Merina qui ont produit les dynasties royales… » -, elle s’insurgea. « Mais c’est vous les Français qui avez inventé cette histoire d’ethnie royale. Nous, dans le sud, nous ne les avons jamais vus. Ils auraient de toute façon été bien reçus ! Nous avions notre propre roi qui ne reconnaissait pas la reine des hauts plateaux. Tout cela a été inventé par les Français pour nous diviser. » J’étais stupéfait. Elle venait de rejeter ce qu’Edward Saïd appelle le « style occidental de domination, de restructuration et d’autorité » ( [1]), ici sur Madagascar. Elle avait instinctivement saisi ce qu’Edward Saïd a longuement et brillamment démontré à propos de l’Orient : le savoir accumulé par les Français sur Madagascar a beaucoup plus à voir avec leur (vieille) vision impérialiste qu’avec la réalité malgache, celle qu’a vécue une petite fille pauvre, mais qui ne savait pas ce que pauvreté signifiait, heureuse de courir les forêts et les champs de sa région natale, éloignée des affaires politiques de la capitale et protégée des incursions de « recruteurs » français qui passaient à l’improviste dans les villages pour enlever ceux qui auraient la « chance » de servir de main-d’œuvre gratuite pour les projets de la colonie, mais qui étaient la plupart du temps bernés par ces Malgaches « indolents » qui les voyaient arriver de loin.

Ma mère ne le sait pas mais, dans sa révolte contre la rémanence des préjugés coloniaux, elle est soutenue par l’esprit souriant de l’intellectuel palestinien.

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Notes

[1] Edward W. Saïd, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978), Paris, Editions du Seuil, 2004, p. 15.

Vos commentaires

  • Le 7 décembre 2009 à 02:26, par Stéphane Nicaise

    Bonjour,
    Très beau récit de vie, au source de l’existence au quotidien, vécue dans sa spontanéité, et non au filtre des représentations de l’autre qui sont d’abord l’aveu d’une incapacité à vivre la différence. Comment échapper aujourd’hui à des réécritures de l’histoire qui sont les formes modernes, et souvent inversées, de ce même ethnocentrisme ?
    Cordialement.
    Stéphane Nicaise

  • Le 28 avril à 09:50, par ?

    Merci pour ce retour. (moi-même, je réagis avec "retard")
    La question sur les "formes modernes, et souvent inversées, de ce même ethnocentrisme" est fine. Je crois même que celles-ci et le "vieil" ethnocentrisme se combinent de façon complexe et souvent indiscernable.
    Michel Gironde

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