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Être Réunionnais au “carnaval des autres”

"Quand donc cesseras-tu d’être le jouet sombre / au carnaval des autres ou dans les champs d’autrui l’épouvantail désuet", Aimé Césaire, Ferrements (1960).

lundi 1er septembre 2008, par Françoise Rivière

"Être Réunionnais au “carnaval des autres”" //

Les jeunes Réunionnais qui arrivent en France continentale découvrent, certains pour la première fois, qu’ils viennent d’un monde différent. Ils prennent alors conscience qu’il leur est parfois difficile de trouver les mots exacts pour décrire LEUR monde. Certes, ils ont en commun avec leurs amis de l’Hexagone, outre les programmes de l’école française, des références littéraires, musicales, télévisuelles... mais ils n’ont évidemment pas vécu les mêmes saisons, senti les mêmes odeurs, entendu et parlé la même langue. S’agissant de langue, je ne fais pas seulement allusion au créole, mais également à la « langue cachée », celle que l’on parle même lorsque l’on s’exprime en français et qui garde trace de l’histoire oubliée. Ces jeunes sont dépositaires d’une histoire différente de celle des Tourangeaux ou des Bretons, différente de celle des français originaires des régions de l’hexagone, régions physiquement « emboîtées » les unes aux autres telles les pièces d’un vaste puzzle.

A l’époque du Bumidom, de nombreux Réunionnais, qui n’étaient absolument pas préparés à franchir l’horizon, ont été projetés brutalement dans l’ Autre monde. Ils étaient alors totalement coupés de leurs racines et on n’a pris que trop tardivement conscience des traumatismes engendrés par cette migration-là. Aujourd’hui, « lot coté la mer » fait partie, très tôt, de l’horizon des Réunionnais. Grâce aux medias et aux technologies de l’information, ils sont de plain-pied dans la mondialisation et, comme nombre de leurs aînés mais dans des conditions bien différentes, ils partiront eux aussi, à un moment ou un autre, pour leurs études, un stage ou un emploi, en France ou ailleurs.

En arrivant en France continentale, ce jeune se trouve confronté à l’inévitable et cependant l’indicible besoin de se définir et découvre parfois, même s’il a un phénotype « blanc », qu’il est perçu encore aujourd’hui comme un « exotique », avec tout ce que ce terme comporte d’ambivalences et tout l’imaginaire qui y est associé. Il est de bon ton de se dire « créole », de se dire métis(se), de se découvrir un ancêtre engagé ou esclave. Le « métissage » est aujourd’hui « tendance » en Europe, « tendance » dans la musique, « tendance » dans la mode, sans que soit (encore) pour autant assumée, ni même vraiment connue, l’Histoire de ce métissage.

Même si ces « minorités (plus ou moins) visibles » sont aussi celles qui, en Europe, subissent encore des discriminations dans l’accès au logement et à l’emploi, les Réunionnais sont fiers de leur métissage, fiers d’être issus d’une société multiculturelle, de plus en plus souvent citée en exemple, à juste titre. Il y a vraisemblablement peu de pays où se sont retrouvés, sur un territoire aussi exigu, des individus issus de cultures aussi différentes, issus de migrations successives venues d’Europe, d’Afrique, d’Asie et des îles environnantes, au gré des caprices de l’Histoire, au gré des rapports de force entre les anciennes métropoles coloniales durant quatre siècles.

On ne doit pas pour autant oublier le fait que cet idéal (le « métissage »), construit et perçu à posteriori comme tel, repose d’abord sur des rapports initialement inégalitaires et conflictuels entre « blancs » et « non blancs » (Blanc pour moi ne fait pas forcément référence à la couleur de la peau mais à un état d’esprit, à un certain européocentrisme ; en tout cas, en ce qui nous concerne, à un tropisme « métropolitain » dans la façon d’analyser les choses et de voir le monde).

Il n’empêche que, dans l’ensemble, nous avons appris à vivre (relativement) sereinement avec ces différentes composantes identitaires qui, loin d’être incompatibles, font que chaque Réunionnais a une identité intrinsèquement composite, à géométrie variable, fonction de sa généalogie et des processus d’identification qu’il s’est forgés au cours de son histoire familiale et personnelle, avec un dénominateur commun à tous : être Réunionnais.

Mais disons-le tout net, la société réunionnaise n’est pas à l’abri de l’intolérance et du rejet. Il existe bel et bien un sentiment xénophobe de certains Réunionnais à l’encontre de migrants venant des Comores, ou de Madagascar. N’y a-t-il d’ailleurs pas dans cette manifestation quelque chose d’universel, comme s’il fallait toujours qu’il y ait de l’Autre, de l’Autre « infériorisé » ?

On comprend alors qu’il soit difficile de « dire son monde », d’autant qu’au delà de la question identitaire, se pose la question de la représentativité de La Réunion et des Réunionnais dans l’espace public national français, dans la littérature, la musique, les médias. Se pose donc, liée à la précédente, la question de la représentation de la Réunion dans l’imaginaire national. Force est de constater que la présence réunionnaise se fait « discrète », comparée à celle des Antillais et d’autres « communautés » du Sud. Pendant longtemps, la question de savoir si nous étions capables de produire, d’écrire un « autre du même » a sans doute expliqué le silence, comme si nous étions noyés sous le poids de l’Histoire, celui de la colonisation et de ses effets d’inhibition et sous le poids de nos origines diverses.

Il existe aujourd’hui une littérature réunionnaise, une création musicale et artistique endogène, et des expériences innovantes dans de nombreux domaines (social, environnemental....) qui méritent d’être connues mais qui, même lorsqu’elles ont passé l’épreuve de la reconnaissance par les Réunionnais eux-mêmes (elle n’est pourtant pas la plus facile), restent cantonnées, la plupart du temps, aux frontières mêmes de la Réunion.

Il nous faut interroger cette « discrétion ».

Poids de l’Histoire hier, influence de la mondialisation aujourd’hui, il semble difficile d’éviter cette propension à toujours se référer à la « goyave de France » - et d’ailleurs - et à se regarder à travers le prisme du regard de « l’Autre ». Et pour faire référence à Aimé Césaire, il semble encore difficile de « [cesser] d’être le jouet sombre au carnaval des autres », et d’être musiciens et danseurs à notre propre kabar.

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Vos commentaires

  • Le 17 février 2009 à 11:22, par Alain GNEMMI, Enseignant (à Nantes) En réponse à : Aspect pédagogique

    "L’article de Françoise Rivière "Etre Réunionnais" est des plus intéressant. Mon intention est de l’utiliser dans les classes de BTS où j’enseigne, il sera profitable à des étudiants et leur ouvrira les yeux sur d’autres réalités que la leur [...]."

    Posté le 3 sept. 2008

  • Le 17 février 2009 à 11:25, par Lilian MALET, Délégué Général de l’ACCD’OM (Association des Communes et Collectivités d’Outre-Mer) En réponse à : Allon lèv la têt

    Bonne analyse qui j’espère mettra en réflexion le plus grand nombre. Notre place dans l’ensemble national est une excellente question et pour l’heure, personne n’y a apporté une réponse satisfaisante sur le plan politique. Je ne peux m’empêcher de penser que cette question concerne tout l’outre-mer et pas seulement La Réunion.

    En ce qui nous concerne plus particulièrement, peut-être doit-on chercher en partie les causes de la discrétion réunionnaise dans un manque de solidarité due à la diversité des composants de la société et à un cloisonnement géophysique à l’échelle de l’île. Puisqu’on fait la comparaison avec les antillais, la société semble plus « homogènes » et donc plus solidaire. La discrétion réunionnaise est donc également à rechercher dans la géographie de l’île. En effet, avant que n’existent toutes ces routes qui ont désenclavés chaque recoin de La Réunion, les gens vivaient de façon cloisonnée. Entre les hauts et les bas, les cirques, les vallées et les montagnes, rien ne jouait en faveur d’une réelle unité et solidarité. Si l’on regarde à Maurice à côté, la géographie de l’île, sans barrières montagneuses, a favorisé les échanges entre les villages et l’histoire a fait que le peuple mauricien a demandé très tôt son indépendance. La pression des autorités jusque dans les années 80, autorités d’Etat et religieuses, ont enfermé beaucoup de réunionnais dans des systèmes de pensées qui n’ont pas joués en faveur de la reconnaissance d’une identité propre.

    Aujourd’hui heureusement les choses ont évolué et on constate que les jeunes réunionnais affirment leur « rérunionèzeté » à La Réunion et ailleurs dans le monde. C’est le fruit d’un combat qui a été mené par de nombreux réunionnais et qui n’est pas terminé. L’explosion culturelle à laquelle on assiste aujourd’hui, et dans laquelle chaque réunionnais doit se reconnaître, ne doit pas par ailleurs faire croire que le combat est terminé. Encore trop de réunionnais vivent cachés dans le monde… Allon lèv la têt, nou lé pa plus, nou lé pa moin !

    Posté le 10 sept. 2008

  • Le 17 février 2009 à 11:27, par KAROKANN En réponse à : Mwin lé dakor ek la plipar kozman néna anndan lanaliz la

    Mwin lé dakor ek la plipar kozman néna anndan lanaliz la.Lartik Franswaz Riyèr i di anou in zafèr inportan si nout kisanoulé, nout vré lidantité : Réyoné.Mé soman, mi trouv i mank in zafèr plis k’inportan : Nou lé pa ryink "Fransé dan lespas réyoné", mi diré sirtou ke sé linvèrs : nou lé "Réyoné dan lèspas fransé". Nout lidantité lé byin fagoté si in bout la tèr dan loséan indyin, é in zour nou la nni fransé pou toulbon. Nout zansèt kaf ou malbar té pa sitwayin fransé pandan tro lontan pou k nou oubli vitman zot mémwar.Byin sir, navé bonpé kréol (Bourboné) té fransé, mé nout kisanoulé i pas pa ryink par in bout papyé, in kart lidantité ("nasyonal" konm di Sarko, konmsi navé in lidantité rézyonal ke li konbat !), i pas osi é sirtou , avan tout zafèr, dèk ou lèv gran matin, kan ou respir toulézour, kan ou sa dormi lo swar, i pas par in MANYER VIV, in manyèr kozé, in LISWTAR, in pèp espésyal, in lèspas in rézyon ek SON PROP KILTIR.Fo pa nou obli sa marmay.
    Lèspas franko-eropéo-intèrnasyonal-.. toutsakouvé.. i dwa pa fé oubli anou kosa nou lé avantou, zis dovan nou minm : in pèp métis, i sort si 3 kontinan, la viv in istwar doulouré akoz konlonyalism fransé, i viv zordi dann somaz, ek in grankèr, in sans lakèy konm na pi, in péi mistik, espirityèl, konm na pwin dan dot rézyon "la Frans intèrnasyonal", ek tout kalité kiltir, son manzé, son fason d’viv é sirtou ek son LANG, lo pli zoli baba listwar domoun nout péi la fénésans ansanm !...

    Mèrsi a tout bann lèktèr-zintèrnot.
    Nartrouv.

    Zis in razoutaz : Ma pa byin di kan minm ké tout sak la marké dan lartik lé bon po vréman.Mi aprouv tout sat Françoise Rivière i komant, i ogard, i analiz. Li la byin konpri lo problin, sirtou raport bann zartis lokal !Sa lé vré, la kréasyon lé la dan nout péi, mé soman na ankor difikilté pou li désot in pé la mèr.Déza, minm isi-la, La Rényon, domoun i suiv pa ankor asé la mizik lokal, la kréasyon artistik."Gouyav de Frans" ! kom i di dan lartik... Kansa na "tyé la ont, la pèr pou démoyonn la vi", konm di Danyèl Waro ?

    Posté le 11 sept. 2008

  • Le 17 février 2009 à 11:30, par Jean-Yves ROCHOUX, Maître de conf. à l’Univ. de La Réunion En réponse à : La « discrétion » des Réunionnais

    Il est vrai que la « discrétion » des Réunionnais est parfois étonnante. Cela tient sans doute aux multiples différences de leur histoire par rapport à celle des Antillais. Cela est sans doute une évidence totale sur le plan scientifique, mais je ne suis qu’un économiste, même si de temps en temps je me prend en plus pour un sociologue. Par contre j’ai vécu quelque chose qui me semble assez significatif. Il y a quelques années j’ai beaucoup travaillé avec des économistes antillais en poste en Guadeloupe ou Martinique. Je me suis rapidement aperçu qu’ils connaissaient beaucoup mieux Paris (et d’autres grandes villes françaises) que moi (métro et provincial). De plus ils avaient aussi une meilleure connaissance des acteurs politiques et médiatiques, cela explique peut-être, au moins partiellement, leur plus grande présence dans les débats français et ultra-marins. C’était dans les années 80-90, cela change sans doute. À l’époque la distance semblait jouer un rôle important, ils voyageaient beaucoup plus facilement que les Réunionnais.

    Posté le 12 sept. 2008

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