L’influence de la langue tamoule sur le créole réunionnais est attestée et apparaît aujourd’hui, avec les récentes recherches, beaucoup plus profonde que ce que l’on pourrait croire.
En effet, bien que notre langue maternelle soit majoritairement teintée de français (lexique à plus de 80% d’origine française) et de malgache (une petite partie du vocabulaire), elle est également suffisamment marquée par la présence du tamoul pour que nous prenions la peine d’en déceler les traces, non seulement sur le plan lexical (62 termes sont passés dans notre langue), et l’ouvrage de Firmin Lacpatia [1] constitue une précieuse référence sur ce point, mais aussi sur le plan morphologico-syntaxique, en d’autres termes tout ce qui concerne l’ordre et la place des mots, la structure et la construction même des expressions, des groupes nominaux, de la phrase créole. Et sur ce deuxième aspect, les ressemblances semblent moins évidentes de prime abord, étant donné l’écran fait par l’automatique assimilation à la langue française de tout phénomène linguistique dans notre langue. Pourtant, la modification structurelle a fait disparaître les prépositions, mots-outils à fonction grammaticale (et nous l’avons également en malgache ou en swahili, autres langues d’origine du créole). Cela donne : « kari volay », « rougay tomat », « park koson ».
Antoine Soucé Pitchaya [2] explique que ce phénomène est une création linguistique authentique, issu de la structure agglutinative du tamoul et non d’un processus de traduction du tamoul comme l’on pourrait le croire à première vue, et encore moins d’un calque (car si c’eût été un calque, nous aurions eu plus vraisemblablement : « tomat rougay » !). On dit d’une langue qu’elle est agglutinante lorsque plusieurs mots s’adjoignent les uns aux autres, sans qu’il y ait besoin de prépositions, pour former un nouveau mot, une expression, un groupe nominal ou verbal. Par exemple, en tamoul, la formation des temps suit cette logique, et l’on a donc pour « je vais au temple » : koyilukku poren. Le suffixe -kku / -ukku, qui représente le datif, signifie dans ce cas le déplacement vers cet objet, mais disons que cette terminaison a plutôt une valeur de but, car elle peut recouvrir un champ sémantique très vaste (pour dire « j’ai faim », on dira énekku pasikkudu soit, mot à mot : « à moi la faim est »).
Si l’on ne s’en tient qu’au lexique, par ailleurs, car c’est bien là le fait le plus remarquable, on retrouve bien évidemment une quantité de mots d’origine tamoule surtout dans le domaine religieux et dans quelques coutumes domestiques propres aux milieux malbars (comme les bijoux, les mets et plats typiquement tamouls tels que le larson ou le kanji). Ces mots ont été directement importés à la langue créole, dans la plupart des cas avec une légère modification de prononciation liée aux particularités phonologiques du créole réunionnais. Ce phénomène se produit quasiment toujours lors du contact entre deux langues. Au sujet de l’importation des termes religieux, Sully Santa-Govindin, un des grands défenseurs de la malbarité, concept plus à même à rendre compte de la réalité culturelle indo-réunionnaise que la simple « indianité » (qui, elle, renvoie plutôt au sous-continent), nous explique, interviewé par le site indereunion.net : « A ce jour, l’usage de la langue tamoule reste confiné au sacré et elle perdure ainsi grâce aux rituels ».
Il poursuit à propos du tamoul en général : « En dépit de son érosion, de timides initiatives privées et associatives se manifestent de temps à autres. Son usage même au sein du religieux périclite au bénéfice du sanskrit, et sans une impulsion de la part des responsables associatifs, elle restera la langue maternelle encore pour une ou deux générations de quelques jeunes issues de familles pondichériennes [3] uniquement. »
Il n’empêche que beaucoup de mots indiens, qu’ils soient tamouls ou, plus encore, indo-portugais (74 mots recensés en créole viennent de l’indo-portugais), sont entrés tout naturellement dans la langue créole, véritable éponge et par-dessus tout vecteur premier de communication entre les habitants de l’île. Il est difficile de concevoir le contraire vu le poids humain et donc culturel des Indiens dans la société réunionnaise encore en mutation au moment de leur arrivée massive, entre le 18e et le 19e siècle. Le visage humain et culturel de l’île, les habitudes alimentaires allaient considérablement changer, l’apport indien fut synonyme d’un radical changement de société à La Réunion. Qui a apporté notre riz quotidien réunionnais, notre rougay, notre kari ?... Ainsi, pour ne citer que ces deux termes, « kari » et « rougay » sont des mots tamouls directement importés dans la langue créole (kari, urugay), prononcés à la manière locale (soit avec les sons propres au français et au créole), et malheureusement, trop de Réunionnais ignorent l’origine de ces deux préparations essentielles, typiques, de la cuisine de notre pays. Il faut corriger les étymologies de ces termes plus que courants… Il est trop commun de croire que « carri » (ou carry, tout dépend du choix que l’on fait pour la graphie du créole) vient du mot curry ?... il ne saurait en être ainsi, puisque le mot anglais curry lui-même vient du mot tamoul kari ! Dans notre pays, le terme a été directement amené du Tamil Nadu, terre de nos ancêtres, pendant la période de l’engagisme, et en créole il garderait toute sa beauté dravidienne s’il ne se voyait pas affublée du double « R », issu d’une assimilation systématique aux langues européennes.
Il faut enseigner l’histoire des mots en passant par celle de la culture réunionnaise.
Quelques mots créoles d’origine tamoule ou indienne, parmi les plus courants :
Termes culinaires et de la nature :
Kari : mot tamoul kari
Rougay : mot tamoul ûrugaï
Larson : sorte de bouillon épicé d’origine indienne. Du tamoul râsam.
ou moulouktani / moultani : préparation culinaire (sorte de soupe), originaire de l’Inde du sud. Du tamoul mulligatôni
Pipangay : plante grimpante ou rampante au fruit commestible (lorsqu’il est jeune) utilisé comme légume. Du tamoul pîrkkañgâï
Mouroung : arbuste dont les fruits de forme allongée sont comestibles. Du tamoul murungeï.
Marliépou : l’œillet ou la rose d’Inde, utilisé pour les offrandes dans les milieux populaires. Du tamoul mâlèï (guirlande) et pû (fleur)
Zanblon / Jamblon : Du tamoul djambu
Patol : légume
Appellations des membres de la famille :
Aka : sœur aînée. Mot tamoul akkâ
Anin : frère aîné. Mot tamoul annan
Aya : « Monsieur », pour s’adresser respectueusement à un homme. Mot tamoul aïya
Tangati : petite sœur. Mot tamoul tangètchi
Tanbi, tambi : petit frère. Mot tamoul tambi
Baba : bébé, nourisson. Mot tamoul pâppâ
Objets de la vie courante, vêtements, bijoux :
Kabay [ind.] : chemise, tricot ou t-shirt (aujourd’hui)
Kadok : osselet / jeu avec ces osselets, des graines ou des cailloux. Du tamoul kattudal
Langouti [hindi] : vêtement d’origine indienne composé d’une étoffe attachée à la taille.
Tangol : sorte de tube servant à raviver la flamme du foyer.
Poutou / potou : marque traditionnelle placée entre les sourcils, signe religieux ou simple élément d’esthétique suivant le cas. Mot tamoul poTTou
Goni / gouni [hind] : sac en toile de jute. Du tamoul gôni
Koungon : poudre rouge, à l’origine à base de safran mêlé d’alun et de jus de chaux, utilisée pour se marquer le front. Du tamoul kunkumam
Moukouti : bijou de narine. Mot tamoul, de muku : le nez.
Kalké / kalkin : boucle d’oreille traditionnelle portée par certains hommes malbars. Du tamoul kadukkan
Onpou / onepou : bijou d’oreille
Tali : alliance d’or fixée au cou de l’épouse anneau. Contrairement à l’alliance chrétienne, il est porté autour du cou, enfilé sur un cordon ou une chaîne. Du tamoul thâli.
Mouramalé : collier de femme mariée fait de pièces d’or
Lexique religieux :
Arloir / larlwar (ou Soulkati) : grand sabre sacrificiel utilisé au cours des cérémonies. Du tamoul aruval
Kalmadi / karmadi : cérémonie mortuaire. Mot tamoul
Karlon : structure conique décorée de fleurs portée sur la tête lors des processions. Du tamoul karagam
Koylou ou kovil : temple, chapelle. Du tamoul kôyil
Marlé : collier de fleurs. Du tamoul mâleï
Mani : clochette de bronze utilisée au cours de la pûjâ. Mot tamoul.
Oulpati : encens
Sanblani : cérémonie pour les défunts
Simbou, sembou ou koudon (du tamoul kudam) : récipient métallique utilisé à La Réunion surtout dans un contexte religieux, en particulier pour la confection du koumbam, koumbon.
Tel : char de cérémonie (« saryo » en créole) sur lequel sont transportées les statues divines lors de processions. Du tamoul thêr
Vesti : vêtement masculin recouvrant les jambes et utilisé à La Réunion dans le contexte religieux uniquement.

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Vos commentaires
# Le 20 avril 2009 à 17:54, par Ness
En réponse à : le tamoul et notre langue créole
Félicitation pour cet article trés instructif. Bonne continuation. A bientôt.
# Le 22 avril 2009 à 15:30, par krishna
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Korèk la sèr !
Merci à toi Ness.
A très vite
# Le 28 juin 2009 à 21:59, par Gâmi(malbarez la brez)
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Oté Tambi !
(ben vwi bli pa ou lé pli zén qué moin)
Lé gayar out ti l’artik !! Figir aou ke moin la apri dé trwa mo mi té koné pa.
Kontinié lit pou not kiltir ou kou sora, mi enkouraz aou é mi remerci aou ossi.
En espéran in de cé kat not somin va arcroizé... Si bon dié y vé ? Li mêm y décide sak li trace...
Gâmi
# Le 30 juillet 2009 à 14:18, par Pascal
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Le livre de Lacpatia (j’ai réalisé la couverture et la mise en page) comporte de nombreuses erreurs. Il n’est en aucun cas un ouvrage de référence. Pour avoir l’origine des mots indiens dans le créole réunionnais, il faut lire le Dictionnaire étymologique du créole réunionnais. Mots d’origine asiatique que l’on peut voir et commander à l’URL suivante : http://www.carredesucre.com
# Le 30 juillet 2009 à 20:09, par Krishna
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Pascal, mi konpran aou vréman. Mwin lé rouvèr si tout zafèr.
Soman kan Firmin Lacpatia la fé sa, mi sipoz (mi koné pa mwin) ke li la fé èk sak li navé, a lépok... é èk sat li li té kapab fé. Astèr pou alé fouy byin, mi pans byin azordi-la, konm ma la fine war ofon koman i lé, i fo bonpé lo tan é bonpé kouraz po nyabou trouv lo bout !
Apré, pou di aou fransman, mwin lé antikonolyalis, é lo zistwar lèksik étimolozik la... dèk mi wa étimolozik, mi méfi amwin...
I ral tro souvan dann fransé, ou swa i pas par le prism oksidantal.
Mé mi vé byin lir pou war.
Mi lir tout, mi lir bonpé, mi ékout , mi arkoup èk dot zafèr, dot dominn, rolziyé, filozofik, politik, tout !... é kan ou wa byin lo fon, ou romark touzour minm trikmardaz : in pwazon inkonsyan i gat nout vizyon mélanzé : formataz lèspri dann moul loksidan.
Antouléka, mi koné byin ke lé pa fasil trouv bann rasine tamoul, sé souvan hindi ou indo-portugais, voir gujrati.
mwin va lir louvraz ou konsèy amwin la.
é ankor bravo pou lo travay èk M.Lacpatia
Minm si na zérèr, minm si lé pa dos-dos afon, fé riyin, sé touzour in kontribisyon bann-na la aporté pou lavansman nout lang, son dévlopman, son promosyon, son prizankont, son drwa...
Merci pou out komantèr, mi pran not.
ziska tanto.
# Le 30 juillet 2009 à 20:12, par Krishna
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Ma mal ékri in mo : "antikolonyalis !" (é kèl mo !! aprrr)
# Le 7 octobre 2009 à 17:15, par Mélodie
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
tré joli ti lartik la !!
Nou aprann tou lé jour vréman !!
na d’shoz mwin té pa okouran (ou pluto mwin té dézinformé, kolonialism oblij) !
merci pour lartik !
# Le 2 février 2010 à 07:03, par Stéf
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Ayo couzin
tienbo largu pas
# Le 13 mars 2010 à 16:53, par KalouMa
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
Lé gayar out ti lartik. Si mi ginye, m’alé voir lo liv dessi bann rasine asiatik.
Ou i koné lo mo “zobolmouk” ? In mo tamoul sa ? Ousa i sort ?
Moin la pa trouv rien dans out list dessi lo mo “zorey”. Mé in pé bann malbar i di sé ossi in mo i sort péi tamoul (mi pé pa dir aou koman i ékri an tamoul, mé moin la lir, néna in ti pé d’tan d’sa). I prétann la rasine tamoul (dûrei) i vé dir : “konport an blan dann péi la pa ou”. Lé komik ziska ! In gran tradiksyon po in ti-kaniki lo mo !
Ou la trouv so rasine-la ?? Ni artrouv.
# Le 7 août 2010 à 08:15, par krishna
En réponse à : Le tamoul et notre langue créole
KalouMa, ma fine antann zistwar la, si lo mo "zorèy", é "Durei" i ve dir osi "Maître" karéman ! Ou rotrouv lo mo dan lo non-d-fami "Doréssamy" (é i fé ri pars -ssamy , -swamy, sé lo mèt ossi, mé lo Seigneur o sans rolizyé soman...
Lé vré lo tradiksyon bann-na la done aou lé tro for ! Souvandéfwa pou byin tradui in lang, ou lé oblizé pas par in gran périfraz konmsa pou done lo vré lékivalan, ou antouléka in lékivalan i aprosh plis èk lo sans lo mo dan lo lang dépar.
Mi koné pa ousa i sort "zoboulmouk" (é pa zobolmoulk, mi koriz aou inn ti grin, skizé !) ... ZIskalèr pèrsone pokor trouv lorizine mo-la, mi éspèr trouv son listwar, son trasé-d-vi !
mi tyin aou o kouran.
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