Le 1er août dernier, La Réunion a rejoint les lagons de la Nouvelle Calédonie sur la prestigieuse liste du patrimoine mondial de l’humanité. Une reconnaissance internationale pour les « Pitons, Cirques et Remparts » réunionnais, qui récompense plusieurs années de labeur.
Faire reconnaître la qualité patrimoniale d’un bien n’est en effet pas chose aisée. Elle constitue à la fois l’aboutissement d’un long travail de réflexion et un prélude à une démarche active, profondément volontariste. Car si des effets bénéfiques en termes d’image et de mobilisation des acteurs publics et privés sont sans doute attendus de cette inscription, cette dernière ne saurait être à elle seule un facteur de développement (touristique notamment) providentiel.
C’est pourquoi après avoir explicité les perspectives offertes par l’inscription au patrimoine mondial, nous en préciserons les limites, « La Réunion, patrimoine mondial » devant selon nous, générer davantage une dynamique de projets de valorisation et d’animation du territoire qu’être une fin en soi.
Des perspectives et des limites de l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité
La liste de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) contient à ce jour 911 sites manifestant un caractère exceptionnel universel, répartis dans 151 Etats parties - signataires de la Convention du patrimoine mondial et s’engageant de fait à protéger leur patrimoine.
Ces biens sont classés dans 2 catégories :
-* le patrimoine culturel mobilier (peintures, sculptures, monnaies,…), immobilier (monuments, sites archéologiques…) et subaquatique (épaves, ruines, cités enfouies…) qui sont dits « matériels » à la différence des traditions orales, rituels et arts du spectacle qui composent le patrimoine culturel immatériel.
Dans cette catégorie prédominante (pas moins de 704 biens culturels inscrits), on retrouve ainsi des biens à la fois tangibles et intangibles, tel que le maloya, activité artistique traditionnelle de La Réunion reconnue patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2009.
-*le patrimoine naturel rassemblant les sites naturels ayant une valeur scientifique ou esthétique, les formations physiques, biologiques ou géologiques...
L’inscription sur la liste du patrimoine mondial vise à reconnaitre les valeurs patrimoniales (authenticité, intégrité, unicité) de ces biens afin que des mesures de préservation puissent à ce titre être mises en œuvre. Identifier et « marquer » le patrimoine pour mieux le protéger, est donc l’objectif premier de l’UNESCO.
Le Comité du patrimoine mondial, organe décisionnel notamment responsable de la mise en œuvre de la Convention, n’a cependant aucun pouvoir normatif en la matière. Il se contente en général de sensibiliser les communautés locales, de suggérer et d’encourager les initiatives en matière de restauration et de valorisation du patrimoine, même si – nous le verrons plus loin dans l’analyse – des mesures de sanctions peuvent être prises à l’égard des territoires peu conciliants.
L’inscription au patrimoine mondial ne présume ainsi d’aucune garantie de protection des sites inscrits ni d’une quelconque qualité quant à l’expérience qui sera vécue par les usagers. Elle représente davantage une « information cognitive sur l’authenticité du produit » (Marcotte et Bourdeau, 2008), charge aux autorités étatiques de concevoir des dispositifs de protection afin d’éviter toute dégradation du patrimoine.
La France, par exemple, a enrichi au fil des années les moyens de sauvegarde de ses actifs patrimoniaux, qui étaient limités dans un premier temps aux monuments historiques. Nous les détaillons dans le tableau ci-dessous.
Tableau 1 : Les mesures de protection du patrimoine français
| Type de patrimoine | Contenu | Dates importantes | Dispositifs |
|---|---|---|---|
| Monumental | Monuments et objets remarquables | 1840 : premier inventaire des monuments protégés | |
| Loi du 31 décembre 1913 complétée en 1962 et 1966 sur la protection des monuments historiques | Inscription à l’Inventaire Supplémentaire Remplacement de la notion "d’intérêt national" par "intérêt public" | ||
| Naturel | Jardins et parcs historiques, sites naturels, paysages culturels | Loi du 2 février 1995 : Possibilité de créer par décret au Conseil d’Etat un parc national pour protéger un milieu naturel présentant un intérêt particulier | Parcs naturels nationaux / parcs naturels régionaux, réserves naturelles, opérations grands sites |
| Loi du 5 juillet 1972 et ses décrets d’application : Possibilité de créer des parcs naturels régionaux (PNR) pour protéger et mettre en valeur de grands espaces ruraux habités | |||
| Loi du 1er juillet 1957 : les réserves naturelles sont des espaces protégés par une réglementation spécifique et gérés selon des critères écologiques. | |||
| Loi du 3 janvier 1986, Loi littoral : principes d’aménagement équilibré de l’espace et de préservation des milieux marins ou celles relatives à l’accès public aux plages ; décret d’application du 5 décembre 1986 relatif au SMVM | |||
| Archéologique | Sites mégalithiques, romains, grecs, patrimoine subaquatique | Loi du 17 janvier 2001 : Assurer, à terre et sous les eaux, la détection, la conservation ou la sauvegarde des éléments du patrimoine archéologique affectés ou susceptibles d’être affectés par les travaux publics ou privés concourant à l’aménagement | |
| Industriel, scientifique et technique | Bâtiments et sites industriels, anciennes mines, écomusées | Opération d’envergure nationale lancée en 1986 par l’Inventaire général. Le repérage du patrimoine industriel a pour objectif la réalisation d’un inventaire exhaustif des établissements industriels antérieurs à 1950, ayant conservé tout ou partie de leur bâti. | |
| Maritime et fluvial | Navires à voile, phares, ensembles portuaires, fortifications, écluses, berges, ponts anciens | ||
| Musées | Appellation « musée de France » accordée aux musées appartenant à l’Etat, à une autre personne morale de droit public ou à une personne morale de droit privé à but non lucratif. | Loi du 5 janvier 2002 : toute collection permanente composée de biens dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance, de l’éducation et du plaisir du public. |
| Type de patrimoine | Contenu | Dates importantes |
|---|---|---|
| Culturel | Traditions orales, coutumes, langues, musique, danse, rituels, festivités, médecine et pharmacopée traditionnelles, arts de la table et savoir-faire | |
| Ethnologique | Savoir-faire, techniques menacées, appartenance régionale et identité culturelle, pratiques rituelles… | Table ronde de l’Unesco les 16 et 17 septembre 2002 : "le patrimoine culturel immatériel constitue un ensemble vivant et en perpétuelle recréation de pratiques, de savoirs et de représentations, qui permet aux individus et aux communautés, à tous les échelons de la société, d’exprimer des manières de concevoir le monde à travers des systèmes de valeurs et des repères éthiques". |
| Langue | Reconnaissance de la possibilité d’une coexistence de langues régionales avec la langue française. | 1980 : Création de la Mission du patrimoine ethnologique et son conseil scientifique |
Source : D’après Vie-publique.fr, site Internet proposé par la documentation française
Certains de ces dispositifs sont ainsi apparus dès le 19ème siècle. La prise de conscience des menaces que représentent les guerres et activités économiques diverses vis-à-vis du patrimoine a toutefois favorisé un renforcement des mesures, d’autant qu’au regard des communautés ce même patrimoine est susceptible de concourir à une meilleure attractivité du territoire et d’éveiller en eux un sentiment d’attachement (Marcotte et Bourdeau, 2010).
En matière de marketing territorial, l’inscription d’un bien joue en effet un rôle de « signal » pour les cibles internes mais aussi externes. Elle indique que l’objet labellisé, de part sa valeur perçue, mérite une mobilisation des habitants et le déplacement d’étrangers. Cette reconnaissance internationale favorise par conséquent une prise de conscience collective (La Gazette Officielle du Tourisme, 2002).
D’un point de vue touristique par exemple, le sceau de l’UNESCO concourt à la notoriété du site (Grard et Roche, 2004). Il permet également d’enrichir l’image d’une destination et d’améliorer qualitativement l’offre dans la mesure où il s’agit de répondre à des clientèles exigeantes (Tremblay, 2004). C’est donc un argument supplémentaire justifiant le déplacement du touriste (Marcotte et Bourdeau, 2010).
Un article paru en 2002 dans La Gazette Officielle du Tourisme estimait par ailleurs à 20 % l’augmentation prévisible de la fréquentation touristique d’un site, l’année suivant son inscription au patrimoine mondial.
Cette affirmation est néanmoins délicate à confirmer dans la pratique. Les données fiables font souvent défaut. Les analyses dynamiques sont également rares et il s’avère difficile de contrôler l’ensemble des variables pouvant expliquer une meilleure attractivité territoriale.
Les attributs intrinsèques du site peuvent en effet être à l’origine de l’attractivité du lieu au-delà de son classement par l’UNESCO.
Aucun consensus n’émerge donc à l’heure actuelle quant à la contribution de l’inscription d’un patrimoine à l’attractivité et au développement économique et social des territoires.
A partir d’une synthèse de plusieurs études, Prud’homme (2008) conclut entre autre à une absence d’impacts de cette reconnaissance de l’UNESCO sur l’attractivité touristique des sites. L’inscription de plus, ne déclencherait pas systématiquement de dynamique de développement économique et social.
L’activité touristique suscitée par l’existence d’un patrimoine exceptionnel de même, peut avoir des effets pervers sur les éléments à l’origine du classement, telles que les pollutions et dégradations liées à une sur-fréquentation et un usage intensif des biens patrimoniaux.
Dans le cas du Québec, Marcotte et Bourdeau (2008) montrent que si l’inscription sur la liste est « reconnue comme une marque » par les gestionnaires d’entreprises touristiques et permet « de positionner la ville sur l’échiquier international », peu d’organisations touristiques font en réalité référence à cette inscription dans leurs documents promotionnels et ce pour au moins deux raisons :
Les sites bénéficiant d’une image forte premièrement, tendent à privilégier leur propre image et à ne pas recourir au label UNESCO pour éviter de parasiter leur image de marque. En effet, « plus la marque » territoriale « est forte moins elle bénéficie des effets du label » (Chameroy et Chandon, 2010).
Les gestionnaires d’entreprises touristiques autant que les usagers, deuxièmement, n’ont qu’une connaissance sommaire du sceau de l’UNESCO, c’est-à-dire de la possibilité légale d’y avoir recours dans leur communication pour les uns et des arguments légitimant l’inscription du patrimoine pour les autres.
La médiatisation liée à la reconnaissance de l’UNESCO enfin, peut rapidement s’affaiblir sans une politique active de la part des autorités locales. Des éléments de qualité destinés à dynamiser et découvrir les sites (programmation d’animations, manifestations, etc.) sont ainsi indispensables. Ils permettent de « rendre tangible l’expérience du patrimoine mondial » (Marcotte et Bourdeau, 2008)
Le sceau de l’UNESCO est par conséquent susceptible d’accroître la notoriété des sites mais mérite une gestion particulière.
Un seul mot d’ordre pour La Réunion : mobiliser
La France, Etat partie depuis 1975, comptabilise 35 biens inscrits dont 3 sont des biens naturels : le Golfe de Porto et le récif corallien de la Nouvelle Calédonie (inscrits respectivement en 1983 et en 2008), auquel est venu récemment s’ajouter les « Pitons, Cirques et Remparts » de l’Ile de La Réunion. Une aubaine pour le rayonnement du territoire réunionnais alors même que dans la zone sud-ouest de l’Océan Indien, d’autres biens naturels bénéficiaient déjà de la signature de l’UNESCO : la Réserve naturelle du Tsingy de Bemaraha à Madasgascar, la Vallée de Mai (Praslin) et l’atoll d’Aldabra aux Seychelles.
Cette inscription s’insère dans une démarche globale de différenciation du territoire en matière de développement durable et contribue à soutenir l’action menée par le Parc national de La Réunion en faveur du patrimoine réunionnais.
Deux raisons principales ont ainsi motivé la candidature de La Réunion au patrimoine de l’UNESCO.
Cette zone de plus de 70 000 ha qui sert de refuge à « une grande diversité de plantes présentant un degré d’endémisme élevé », présente « une grande diversité d’escarpements, de gorges et de bassins boisés qui, ensemble, créent un paysage spectaculaire ».
Elle dévoile « une mosaïque d’écosystèmes » et des « caractéristiques paysagères remarquables ».
C’est donc à la fois le relief, les paysages et la biodiversité caractérisant le territoire réunionnais et son unicité qui justifient des mesures de protection. Autant d’atouts qui favoriseront certainement un sentiment de fierté et d’attachement de la part de la population à l’égard de l’inscription. Nul doute qu’il faudra toutefois s’inspirer des expériences menées dans les autres territoires bénéficiant du label pour maximiser les retombées positives.
En effet, comme nous l’avons vu précédemment, l’inscription sur la liste de l’UNESCO n’a pas d’effets directs. Aucune contrainte juridique autre que celles prévues par la législation française n’est imposée. Et pour les pays disposant de ressources suffisantes, aucune aide financière n’est accordée.
Des mesures d’information seront alors dans un premier temps nécessaires afin d’aider la communauté locale à prendre conscience des caractéristiques uniques de la destination Réunion et de la nécessité d’en préserver les aménités. Cette étape préalable est d’autant plus importante que les habitants sont les premiers ambassadeurs du territoire et que les limites géographiques du site, les règles régissant les activités sur le site sont souvent méconnues.
Le succès de l’appropriation du label impliquera ensuite que la communauté locale soit formée sur les moyens de protection et de valorisation potentiels afin qu’elle puisse prendre part activement aux futurs projets de dynamisation du site. D’un point de vue touristique en effet, la seule présence d’un gisement de ressources attractives ne suffit pas à assurer le développement d’une destination. Les actions menées méritent d’être structurées et cohérentes entre elles. C’est pourquoi la mise en place d’un dispositif décentralisé permettant une gestion intégrée du site est préférable en termes de coordination des différents acteurs institutionnels et privés susceptibles d’intervenir.
La protection du patrimoine culturel et naturel réunionnais ne peut être qu’une démarche collective et à long terme, nécessitant l’engagement de l’ensemble de la communauté locale.
Sans prétention d’être moralisateur et malgré le caractère prescriptif de cet article garni de « y a qu’à, faut qu’on », nous avons tenté de souligner les désillusions que peut entrainer une inscription sur la liste du patrimoine de l’UNESCO si elle est considérée comme étant à elle seule une panacée. Le label peut en effet servir au rayonnement du territoire réunionnais, devenir un outil de développement et de protection de l’identité réunionnaise, mais à condition d’être le reflet d’une politique volontariste et de la mobilisation collective.
Si ces préconisations se heurteront certainement à la dure réalité du terrain compte tenu de la difficulté qu’ont les différentes parties prenantes à collaborer, ne perdons pas de vue que la pérennité du label n’est pas assurée. Tous les six ans les Etats parties sont en effet invités à soumettre au Comité du patrimoine un rapport sur l’état de conservation des biens et l’application de la Convention. Toute remise en cause de la valeur exceptionnelle du patrimoine du fait du non respect des obligations de conservation étant alors sanctionnée par un retrait de la liste, fortement dommageable en termes d’image.
Le cas de Dresde en Allemagne [1] en est une illustration. Aucun territoire n’est à l’abri, rien n’est définitivement acquis.
Bibliographie
Chameroy F., Chandon J-L. (2010), Les labels de qualité ont-ils des effets sur le comportement du consommateur ?, Communication pour le 9ème Congrès des Tendances du Marketing en Europe, 28 p.
Grard J-M., Roche L. (2004), « Des retombées contrastées », Revue Espaces,Tourisme et Loisirs, « Dossier spécial Patrimoine mondial de l’UNESCO », n° 215, pp 29-30.
La Gazette Officielle du Tourisme (04/09/2002), Inscription au patrimoine mondial de l’humanité : quel impact sur le tourisme ?, n° 1657, pp 4-6.
Marcotte P., Bourdeau L. (2008), L’industrie touristique et l’inscription sur la liste du patrimoine mondial : attentes et déceptions, Journée de recherche sur l’attractivité du patrimoine, ESC Saint Etienne, 24 p.
Marcotte P., Bourdeau L. (2010), La promotion des sites du Patrimoine mondial de l’UNESCO : compatible avec le développement durable ?, Management et Avenir, 34, pp 270-288.
Prud’homme R. (2008), Les impacts socio-économiques de l’inscription d’un site sur la liste du patrimoine mondial : 3 études, Synthèse d’un rapport réalisé pour l’UNESCO, 20 p.
Tremblay D. (2004), « Faire vivre le Val de Loire », Revue Espaces,Tourisme et Loisirs, Dossier spécial « Patrimoine mondial de l’UNESCO », n° 215, pp 33-36.

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