A la suite de la diffusion sur le net de nombreuses oeuvres cinématographiques détournées par des Réunionnais, et par comparaison à d’autres, celles-là diffusées sur les chaînes locales (par exemple : Les Mariés de l’île Bourbon, réalisé par l’Antillaise Euzhan Palcy, en 2006), il pourrait être intéressant de se pencher sur ce qui semble être, paradoxalement, à la fois une marque de créativité et une carence artistique : le cinéma fait à La Réunion n’est pas un « cinéma réunionnais », et le cinéma réunionnais (entendons en créole réunionnais) qui circule sur le net n’est pas un cinéma fait à La Réunion… Etrange chassé-croisé d’une production artisique qui semble se chercher : qu’est-ce qui est réunionnais ? Le mot ou l’image ? Et pourquoi pas les deux ?
Ces dernières années, ce ne sont pas que des films faits à La Réunion qui ont circulé dans les réseaux virtuels, mais des films en créole de La Réunion ; des films qui n’ont de créole que la langue [1]. Toute la différence réside dans le fait que ces films ne proposent pas d’images originales, mais des (re)montages et des (re)sonorisations d’images déjà existantes, et archi-connues. Il circule donc des reprises de films (courts ou longs) aux bandes sonores détournées. Ou plus justement, réorientées. Il y a par exemple la série Les Lascars, série créée par Boris Dolivet, alias El Diablo, et diffusée sur Canal + en 2000 (renommée en créole Les Lascars 974) dont un grand nombre d’extraits et d’épisodes ont été re-sonorisés, ou encore au non moins original Matrix ton monmon de Ganesh2, tiré du film Matrix (Andy et Larry Wachowski, 1999) donc, et qui, sur la toile a « fé in taba ».
Voir Les Lascars 974 :
Lorsqu’on visionne Les Lascars 974 ou Matrix ton monmon, inévitablement, on pense à une autre expérience de traduction, plus officielle : le télénovela intitulé Marimar (Beatrix Sheridan, 1994), diffusé sur des ondes locales pendant de nombreux mois (avec le succès qu’on lui connaît). Mais on pense aussi (et ce n’est plus là une histoire de bande sonore mais de paysages), au succès des « films-karatés » diffusés sur Free Dom dans les années 1990. Comment expliquer le succès de Marimar et de ses compères ? Comment expliquer celui de Bruce Lee et de ses dalons ? « On » dit : une ressemblance de paysages géographiques et mentaux (« on » pense aux champs de canne ou au goût pour les commérages et autres ladilafé) ; « on » pense à des thèmes politiques, à la manière dont les premiers films de Bruce Lee, tel que Big Boss (1971) par exemple, relatent la lutte d’ouvriers chinois en prise avec une société oppressive et étouffante (chômage, pressions sociales, brimades, etc.).
Mais l’orignalité des oeuvres (re)sonorisées (oui, il convient de les penser comme des oeuvres à part entière comme le sont toutes les oeuvres ayant pour technique « le recyclage » par exemple [2]), réside essentiellement dans le choix des références : pourquoi Les Lascars ? Pourquoi Matrix ? Pourquoi l’univers des banlieues parisiennes ? Pourquoi un univers virtuel, parrallèle ?
Voir Matrix ton monmon :
Le point commun entre ces deux références, c’est qu’à chaque fois est porté à l’écran un regard décentré sur une société : celui des banlieues nord de Paris situées au-delà du périphérique, comme La Réunion est au-delà des mers ; et celui d’un monde de l’au-delà, périphérique à la réalité, comme la société réunionnaise semble être pensée en marge de celle de la France continentale. La Réunion serait-elle un monde français parallèle ? Alors, qui est « Mr. Smith », le méchant démultiplié de Matrix ? Un étranger venu de l’au-delà, dans l’au-delà, pour rétablir l’ordre et la sécurité peut-être... Bien plus que de simples blagues « pou fé ri lé dan », ces deux reprises cinématographiques véhiculent – volontairement ou non – des messages forts. Elles questionnent : qui sommes-nous ? Nous qui avons une langue pour nous dire, pour parler de nous-mêmes, mais qui n’avons (peut-être) pas d’images pour nous montrer ?
C’est qu’il semble y avoir un besoin : celui de pouvoir voir et entendre, des images et des mots, plus proches d’un quotidien où il n’y a ni grattes-ciel, ni tour Eiffel, ni capes et épées... La production cinématographique « réunionnaise » (celle qui circule sur le net en tout cas), marque le besoin d’émettre un discours sur cette société, mais en en détournant d’autres déjà existants, marqueurs d’autres sociétés. Faut-il y voir un symptôme ? Celui d’un monde qui ne parvient pas pleinement à fabriquer ses propres outils, ses propres codes – cinématographiques et picturaux ? – pour parler de Soi et préfère, pour le moment, les emprunter à d’autres ? Nous sommes dans la matrice d’un discours qui, tout en étant audible, reste invisible : où sont les images des Réunionnais et de La Réunion ? Elles se devinent par supperpositions langagière et imaginaire d’images produites ailleurs, répondant à d’autres besoins. Elles se devinent, sous les plis d’un discours en créole, apposé à des images propres à d’autres imaginaires. C’est peut-être en ce sens qu’il faut comprendre la « créolisation » de Matrix : au cinéma (ce qui sous-tend dans l’imaginaire), La Réunion n’existe que dans un monde parallèle. Il suffit de se (re)plonger dans une série comme Les Secrets du volcan pour s’en convaincre : le Réunionnais, c’est l’homme de l’ailleurs, celui qui vit dans les bois des hautes montagnes, répandant du safran sur les cadavres des Blancs venus troubler sa quiétude de bon sauvage... Il n’y a guère que l’île qui existe, on la voit, mais on ne l’entend pas, ses habitants restent muets comme muselés par une production qui a fait le choix d’une exotisation : belles cases, belles plages, belles montagnes, etc. Mais les hommes et les femmes qui habitent ces beaux paysages ? Tous des sorciers cultivant, comme le dit l’un des personnages, de « la datooora » ?
Ce n’est pas du délire : Les Lascars 974 et Matrix ton monmon, avec tous les défauts dont on pourrait les affubler, et sans même qu’ils ne prennent la peine de montrer une seule image de La Réunion, semblent bien mieux parler de l’île que ces images tropicales destinées à d’autres qui se refusent à prendre en compte sa réalité culturelle et sociale. Le point de vue peut faire débat, mais il me semble que Keanu Reeves est ici bien plus crédible dans son rôle de créole que ne l’étaient Véronique Jannot ou Corinne Touzet dans les leurs... La goyave d’Amérique serait-elle encore plus grosse que celle de France ?

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Vos commentaires
# Le 2 juin 2010 à 12:47, par M. Hoareau
En réponse à : « Cinéma réunionnais » ou « cinéma en réunionnais » ?
Kan i koz dösï sinéma La Rénion, i fo pa nï oubli bann fim dokïmantër : parlfèt i tonm inn manièr fé-d sinéma osi. É anndan-la, kréol néna la parol ék limaj. Dë-troi zégzanp : Néna "Fièr batar" de T. Hoareau ki fé koz Danyèl Waro. Néna bann fim Alexandre Boutié ("La boutique des temps modernes" oubiensa "Le grand petit monde de la Rivière des Roches"). Néna osi "Au delà de Cap Noir", in fim Alain Dufau la fé. Le boug i sort Marsèy mé lï lé télman ankër sanm dömoun La Rénion ke lï la gagn fé in fim vréman rénioné selon moin. Néna ankor inn ti paké mé mi dira pa tout... Sinonsa, néna dë-troi kour-métraj fiksion osi i komans sortir. Anparmi d-ot, néna lö fim William Cally, "Temps d’avance" : selon moin lö fagotaj lé pa ankor sa mé sa-k lö fim i di si La Rénion koméla lé vréman intérésan. Finaldökont, moin lé sïr néna bon zafèr i sava vnir dan bann zané ki vien, kisoi dokïmantër oubien fim fiksion. Mi souèt moin na rézon !
# Le 8 juin 2010 à 10:17, par Maloya.org
En réponse à : Sobatkoz èk M. Hoareau
Mi souèt osi ou na rézon ! Bien sir, nou oubli pa tout’ la bann ou la done lo non, èk lo bann gayar fim dokumantèr (la zamé mantèr !) i fagote isi, koté La Rényon ! In lartik lé tro kourt pou di sak na pou di, mé dawar si na bann léspésialist’ lo sinéma péi, zot i pouré larg in kozé !
Mèrsi pou out kozman : lété inportan pa oubli lo bann travayèr limaz ou la sité !
An dalonaz,
Stéphane Hoarau.
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