Le marché Jacquard à Saint-Etienne. On n’imagine pas à quel point les marchés populaires peuvent être de véritables jungles dans lesquelles les ménagères de toutes origines se battent comme des lionnes. Ma mère passe à côté de deux dames. L’une d’elles l’interpelle brusquement avec colère :
- Non mais, vous vous croyez où à me bousculer comme ça ?
Ma mère répond calmement :
- Je vous prie de m’excuser, mais je ne vous ai pas bousculée. C’est probablement mon poireau dépassant de mon caddie, qui vous a frôlée.
L’autre de plus belle :
- C’est bien ce que je dis : vous m’avez sali ma jupe boule !
Ma mère :
- Eh ! on va s’arrêter là. Si vous voulez qu’on vous traite avec des pincettes, allez donc dans un salon de thé avec d’autres oies blanches. Ici, dans ce marché, vous êtes cernées par les Arabes et les Noirs.
La dame s’adressant maintenant à son amie :
- Mais on n’est plus chez nous ici !
L’ultime réplique revint à ma mère, faisant fuir les deux dames :
- Eh bien non ! vous êtes chez moi ici !
Cette saynète me fait penser à la nouvelle de Maupassant, Le Père Amable. Dans l’adaptation télévisée de France 2, en 2007 [1], le père Amable, vieux paysan avare, s’opposant violemment à ce que son fils prenne femme et l’installe avec son fils naturel dans leur modeste ferme, s’écrie :
- C’est ché mé, ici !
Je compare les deux situations bien que les contextes soient différents. L’altercation avec ma mère se termine par des éclats de rire - certes moqueurs ; Le Père Amable, avec le suicide du vieux fermier. D’autre part, dans la nouvelle de Maupassant, il est question de propriété familiale et surtout personnelle, alors que, sur le marché Jacquard, il s’agit d’ostracisme simple – d’ailleurs réciproque – et de résidus de mentalité coloniale. J’y vois cependant un élément commun. C’est l’élément étranger, l’Autre : la belle-fille, la femme noire. C’est ché mé, le marché Jacquard ! et c’est ché mé, la ferme ! Oui, mais pour qui au final ? Qui prend possession de la ferme du père Amable à la fin de la nouvelle, et qui s’ « empare » du marché Jacquard ? Dans la confrontation de ce marché populaire, il y a d’une part le refus de l’invisibilité et de la soumission, et d’autre part, la proclamation d’une nouvelle réalité, une réalité mélangée.
Au début des années 1980, fraîchement débarqué de La Réunion, lorsque, jeune étudiant, je rêvais de conquérir Paris, en me promenant sur le boulevard Saint-Michel, parmi le flot de jeunesse que mes yeux admiraient, je n’apercevais que quelques couples mixtes voguant de-ci de-là. Au début des années 2000, au même endroit, ces couples prolifèrent par vagues. Au début du 20ème siècle, la France est le second empire colonial mondial, derrière l’Angleterre. Au début du 21ème siècle, dans chacun des recoins les plus reculés de ses campagnes se trouve installée une de ces femmes provenant de l’ex-empire ultramarin – malgaches, réunionnaises, comoriennes, maghrébines… –, qui a pris racine et dont les enfants redonnent de la couleur à la terre grise du colonialisme [2]. La France est, en quelque sorte, « colonisée » en retour, mais dans la grâce du croisement voulu des sangs et des cultures, dans l’ironique mais douce et ô combien fertile ! contre-conquête du double métissage des corps et des esprits.
Mais la France ne le vit pas bien. Comme le discours sur la supériorité raciale (qui était celui de Jules Ferry justifiant ainsi la colonisation de Madagascar, rappelons-le) n’est plus admissible, du moins ouvertement, elle se rabat sur l’argument de la supériorité économique. Le malaise est encore plus profond : cette contre-conquête vient bouleverser l’équilibre laïc républicain. Un équilibre laïc qui semble d’ailleurs recouvrir un implicite : la France est en fait à la base catholique pour les descendants sourcilleux de Jeanne d’Arc.
Laissons-nous un instant griser par l’utopie. Cette réalité mélangée que la France est en train de vivre, pour la vivre harmonieusement, ne suffirait-il pas qu’elle se regarde en un miroir, ou ce qui est la même chose, qu’elle y examine avec attention une partie d’elle-même, ce bout de terre volcanique qui est son prolongement tropical dans l’Océan Indien : La Réunion ? Qu’elle se regarde avec les yeux emplis d’amour que l’instituteur de Monique Agénor dans son roman, Bé-Maho, fixe sur sa famille :
« […] ma belle Francesca, couleur sapoti marron foncé ; ma jolie Ninon, moins métissée que sa mère, couleur jujube marron clair ; mes trois petits garçons bruns aux yeux verts et mes cinq jeunes demi-frères, comme moi-même, d’un blanc cassé, tirant sur le jaune […], couleur léguée par notre grand-mère commune, d’origine eurasienne. » [3]
écrit-il dans son journal. Si la France pouvait, ne serait-ce qu’un instant, considérer La Réunion en tant que modèle où le métissage racial et culturel a façonné, en un court laps de temps – quelques siècles – un vivre ensemble de descendants d’une grand-mère malgache, d’une grand-mère française, d’une grand-mère indienne – et de bien d’autres grands-mères encore – qui ont introduit sur l’île l’animisme, l’islam, l’hindouisme, le catholicisme et le bouddhisme. Un exemple personnel : quand j’étais enfant, dans les années 1970, je croisais tous les jours des femmes voilées, intégralement ou pas. Ce qui fait aujourd’hui scandale en métropole – et ce scandale m’a scandalisé – était et reste normalité à La Réunion. Utopie ? Certes, mais ce qu’il faut comprendre, c’est que l’identité se construit sur la diversité et s’enrichit avec elle, et que cette dernière ne se régente pas, car elle exprime l’aspiration à être de chacun.
C’est ché mé, ici ? Non, c’est chez nous !

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